Le paradoxe économique a parfois des visages d’une absurdité tragique. Pour l’Algérie, ce visage s’exprime désormais à travers un chiffre vertigineux, gravé noir sur blanc dans les documents les plus officiels de l’État : 10 000 milliards de dinars. Au taux de change bancaire officiel, cette somme astronomique représente plus de 74 milliards de dollars, ou près de 70 milliards d’euros. Une fortune colossale, une puissance financière pure qui, au lieu de bâtir des usines, de moderniser les infrastructures ou de créer des centaines de milliers d’emplois pour la jeunesse, dort d’un sommeil de plomb dans les coffres du système bancaire.
Cette réalité explosive est consignée à la page 27 du Journal officiel algérien numéro 39, publié le 31 mai 2026. Sous l’intitulé technique et froid de « Situation mensuelle de la Banque d’Algérie au 30 novembre 2025 », se cache ce que l’on peut qualifier de secret le plus honteux de l’économie nationale. Une ligne comptable baptisée « reprise des liquidités » y dévoile le montant exact de ce trésor inutilisé. Loin des débats politiciens, l’analyse rigoureuse de ce document public permet de comprendre les racines profondes de la crise structurelle qui frappe le pays. Elle explique pourquoi, malgré des décennies de rente pétrolière et gazière et des centaines de milliards de dollars de recettes engrangées, le citoyen algérien lambda subit une érosion permanente de son pouvoir d’achat, une dépréciation continue du dinar et une déconnexion totale entre les richesses de son sous-sol et la réalité de son portefeuille.
Le mécanisme de la « reprise de liquidités » : un aveu d’impuissance
Pour comprendre la gravité de la situation, il convient de vulgariser ce que représente la reprise de liquidités dans le jargon financier. Dans un système économique sain, une banque commerciale (qu’elle soit publique ou privée) collecte l’épargne et les dépôts de ses clients pour les réinjecter immédiatement dans l’économie réelle sous forme de crédits à court, moyen ou long terme. C’est par ce biais que la banque fait fructifier son argent, qu’elle applique la finance classique avec des taux d’intérêt ou la finance islamique à travers des prises de participation et des partages de bénéfices. L’argent doit circuler pour créer de la valeur. Si l’argent stagne, l’institution cesse d’être une banque pour devenir une simple fourmilière, une réserve stérile.
En Algérie, les grandes banques étatiques comme la BNA, la BEA, le CPA ou la BAD regorgent de liquidités. Elles disposent d’un excédent massif de fonds qu’elles s’avèrent pourtant incapables de transformer en crédits productifs pour les entreprises ou les porteurs de projets. Devant cette incapacité chronique à allouer ces capitaux, les banques commerciales se tournent vers la Banque centrale (la Banque d’Algérie) pour lui restituer cet argent excédentaire. La Banque d’Algérie absorbe alors ces liquidités et verse en contrepartie un faible taux d’intérêt aux banques commerciales. C’est ce que l’on appelle un « parking monétaire ». L’argent est immobilisé, stérilisé, retiré du circuit de la production nationale et mis hors d’état de nuire à court terme, mais surtout mis hors d’état de produire la moindre richesse.
La psychologie de la peur : des banquiers terrorisés à l’idée de signer
Face à un tel constat, une question légitime s’impose : pourquoi les banques algériennes refusent-elles de prêter cet argent aux entreprises qui en ont cruellement besoin ? La réponse ne relève pas uniquement de la technique financière, mais d’une profonde crise de confiance et d’une psychologie de la peur qui s’est emparée du secteur depuis 2019.
À la suite des bouleversements politiques de 2019 et des vagues successives de procès pour corruption, le corps des banquiers algériens a été profondément traumatisé. De nombreux directeurs de banques et cadres supérieurs ont été limogés, traînés devant les tribunaux, harcelés par les services de sécurité ou lourdement condamnés à de la prison ferme pour avoir accordé des crédits à des groupes privés ou à des opérateurs étrangers. Bien que l’essence même du métier de banquier comporte une part de risque, l’appareil judiciaire et le pouvoir politique ont assimilé l’échec commercial ou le non-remboursement d’un emprunt à de la complicité de détournement ou de corruption.
Dans l’économie mondiale, un banquier étudie la faisabilité technique, les études de marché et exige des garanties prudentielles ou des hypothèques. Si le projet échoue malgré ces précautions, l’emprunteur est le premier responsable. En Algérie, le banquier est devenu le bouc émissaire d’un système arbitraire. Aujourd’hui, terrorisés à l’idée qu’un changement de régime ou qu’une nouvelle purge politique ne se retourne contre eux, les banquiers refusent catégoriquement de signer l’attribution de crédits d’envergure, en particulier pour le secteur privé. Sans une couverture explicite, écrite et validée par les plus hautes sphères de la présidence de la République ou du directeur de cabinet, le stylo des décideurs bancaires reste désespérément posé sur le bureau.
Le blocus bureaucratique et l’étouffement du secteur privé

Cette paralysie bancaire est aggravée par un environnement réglementaire d’une rigidité extrême, qui décourage les investisseurs les plus téméraires. Le gouvernement a mis en place des barrières drastiques et des politiques anti-importation qui asphyxient l’appareil productif national. Pour créer une usine ou lancer une activité industrielle en Algérie, il est indispensable d’importer des machines, des lignes de production modernes et des matières premières qui n’existent pas sur le marché local.
Or, chaque opération d’importation est devenue un parcours du combattant bureaucratique d’une complexité décourageante. Les opérateurs doivent obtenir des visas, des autorisations ministérielles multiples, des certificats spécifiques et multiplier la paperasse auprès du ministère du Commerce extérieur. Les banques ont interdiction formelle de domicilier la moindre opération financière commerciale sans ces précieux sésames. Pour décrocher ces documents, les entrepreneurs doivent s’en remettre au clientélisme, solliciter des connaissances influentes ou espérer une recommandation de la présidence. L’acte d’entreprendre, de créer et d’innover est ainsi surveillé, encadré et réprimé au point d’en devenir quasiment impossible. Faute de dossiers viables, solides et capables de franchir ces murailles administratives, les banques ne trouvent plus de projets à financer, ce qui alimente mécaniquement le gonflement de ce trésor de 74 milliards de dollars inutilisés.
Les cinq grands dangers d’un système au bord de la rupture
Ce blocage systémique engendre un paradoxe économique totalement absurde : d’un côté, l’État algérien affirme manquer de ressources pour boucler son budget et recourt massivement à la planche à billets pour payer ses factures et couvrir ses déficits ; de l’autre, les banques débordent d’argent qu’elles restituent à la Banque centrale, tandis que le secteur privé meurt d’asphyxie financière. Cette situation de statu quo est porteuse de cinq périls majeurs pour l’avenir de la nation.
Le premier grand danger est l’explosion de l’inflation. Contrairement aux idées reçues, un excès d’argent qui circule sans contrepartie de production réelle de richesse ne crée pas de la prospérité, mais de la pauvreté. Lorsque la masse monétaire en dinars augmente alors que l’offre de biens et de services stagne en raison du blocage des investissements et des restrictions aux importations, la valeur intrinsèque de la monnaie s’effondre. Chaque dinar vaut moins que la veille. Ce déséquilibre flagrant entre une forte demande monétaire et une faible offre de marchandises provoque une flambée des prix des produits de première nécessité, notamment alimentaires et agricoles, pénalisant directement le citoyen de condition modeste.
Le deuxième danger réside dans l’aggravation du retard structurel de l’économie nationale. Tant que ces 74 milliards de dollars resteront parqués au lieu de financer le tissu industriel, aucune usine d’envergure ne sortira de terre, aucun emploi durable ne sera créé pour absorber le chômage des jeunes et aucune innovation technologique n’émergera. L’Algérie s’enfonce ainsi dans une anémie économique chronique, perdant chaque année un temps précieux face aux mutations régionales et mondiales.
Le troisième péril est le renforcement de la dépendance absolue du pays vis-à-vis des hydrocarbures. Sans diversification économique, le pays reste à la merci des fluctuations des cours mondiaux du pétrole et du gaz. Pourtant, la réalité démographique est implacable : avec une population qui s’apprête à franchir le cap des 50 millions d’habitants, la consommation intérieure d’énergie augmente de manière exponentielle, ce qui réduit mécaniquement les capacités d’exportation de l’Algérie à long terme.
Le quatrième danger concerne la perte totale de confiance des citoyens et des opérateurs économiques envers la monnaie nationale. Constatant que le dinar se déprécie de 6 % à 7 % chaque année, les épargnants et les hommes d’affaires cherchent légitimement à protéger la valeur de leurs avoirs. Au lieu d’investir dans l’économie officielle, ils se ruent sur l’achat de devises étrangères (euro, dollar) sur le marché parallèle ou se réfugient dans l’achat d’or. Ce comportement de fuite généralisée alimente une demande frénétique de devises, dévalue encore un peu plus la monnaie nationale et hypertrophie l’économie informelle. Face au blocage des banques, le recours au système informel et au circuit du cash devient l’unique moyen de survie économique pour une large part de la population.
Enfin, le cinquième et dernier danger est le spectre de la faillite pure et simple à l’image des scénarios catastrophe vécus par des pays comme le Venezuela ou le Zimbabwe. Ce cercle vicieux, soutenu artificiellement à bout de bras par les hauts prix actuels du pétrole et du gaz, possède une date de péremption. Sans une réforme structurelle profonde du système monétaire, sans une libéralisation intelligente de l’investissement et sans une bancarisation moderne du pays, l’économie algérienne se dirige inéluctablement vers un point de rupture. Ce point de non-retour se traduira par un effondrement global du pouvoir d’achat et une faillite généralisée des institutions financières. Il est plus que temps de tirer la sonnette d’alarme face à une gouvernance économique qui laisse mourir son peuple de faim tout en dormant sur une montagne d’or.
