RÉVÉLATIONS/ 1200 Milliards évaporés et volés : L’incroyable fiasco du SLCCO de Saoula

Le secteur du tabac en Algérie, souvent perçu comme une machine à cash à l’abri des regards, traverse aujourd’hui la plus grande tempête de son histoire. Une affaire tentaculaire vient de mettre en lumière un trou financier abyssal estimé à 1200 milliards de centimes, soit près de 50 millions d’euros au taux de change parallèle. Cet argent, massivement détourné du circuit légal, a été converti en de colossaux patrimoines immobiliers et financiers, aussi bien en Algérie qu’à l’étranger. Mais au-delà du montant astronomique de la fraude, ce scandale ébranle les fondements mêmes des institutions sécuritaires en révélant de graves soupçons de complicité au sein du Service Central de Lutte contre le Crime Organisé (SCLCO) de Saoula.
L’onde de choc du pôle financier et le rôle crucial de la gendarmerie
L’affaire a pris une tournure judiciaire décisive sous l’impulsion du pôle pénal économique et financier du tribunal de Sidi M’hamed. Les juges d’instruction ont placé sous mandat de dépôt l’ancien patron de la Société Algéro-Émiratie des Tabacs et Allumettes (STAEM), Zaher Khalef. Pour cet homme qui a régné d’une main de fer sur le marché du tabac de 2011 à 2025, il s’agit du quatrième mandat de dépôt depuis son incarcération initiale en octobre 2025. La STAEM représente un enjeu titanesque : elle contrôle plus de 70 % des parts de marché en Algérie, générant un chiffre d’affaires qui dépasse 1,3 milliard de dollars.
Pourtant, les dernières investigations menées par les juges ne ciblent pas directement la STAEM, mais sa “petite sœur”, l’UTC (United Tobacco Company). Créée en 2016 par des actionnaires algériens et émiratis, l’UTC avait obtenu dans des conditions extrêmement opaques l’exclusivité de la commercialisation de toutes les marques de cigarettes algériennes issues de l’ancienne SNTA, devenue le groupe public Madar. Progressivement, l’UTC a fait main basse non seulement sur la distribution, mais aussi sur les usines de fabrication de marques locales populaires comme Rim, Nassim ou Rym, qui constituent les produits les moins chers et les plus consommés du marché.
Le fait le plus marquant de ce dossier réside dans l’origine des révélations. Ce n’est ni la Direction Générale de la Sûreté Nationale (DGSN), ni ses unités spécialisées qui ont mis au jour ce détournement de 1200 milliards de centimes. L’enquête a été entièrement menée et bouclée par la Gendarmerie Nationale. Ce coup de filet a permis l’arrestation d’une douzaine de personnes, comprenant d’anciens cadres dirigeants de l’UTC et de la STAEM. Ces cigarettes détournées étaient revendues sur le marché parallèle, injectées dans les réseaux de contrebande ou exportées illégalement, privant le Trésor public de sommes colossales.
Le SCLCO de Saoula sur le banc des accusés : impuissance ou complicité ?
Le rôle du SCLCO de Saoula suscite de profondes interrogations et une indignation légitime. Ce service d’élite de la police nationale disposait pourtant du dossier de la mafia des cigarettes entre ses mains depuis l’été 2025, suite à l’éclatement de l’affaire Nassar, considéré comme le parrain de l’ombre de ce secteur. Les enquêteurs de Saoula avaient procédé à la première garde à vue de Zaher Khalef et disposaient de moyens techniques et financiers considérables. Malgré cela, le trou de 1200 milliards de centimes leur a totalement échappé.
Plusieurs sources indépendantes et des investigations journalistiques convergentes dénoncent une complaisance, voire une complicité avérée, entre certains enquêteurs de la brigade économique de Saoula et des grossistes influents du cartel du tabac. En se focalisant uniquement sur la personne de Zaher Khalef, les équipes de Saoula auraient délibérément choisi de ne pas inquiéter les autres cadres de l’UTC et de la STAEM impliqués dans ces pratiques mafieuses. Des rencontres suspectes dans des restaurants et des bureaux privés entre des officiers de police et des hommes d’affaires véreux, notamment liés à la famille Allouache — qui détient l’exclusivité des services de gardiennage de la STAEM —, ont été documentées, suggérant l’existence de pratiques de corruption et de versements de pots-de-vin.
Des cas de collusion flagrants non sanctionnés
L’opacité entourant la gestion du dossier par le SCLCO se vérifie à travers des cas individuels particulièrement documentés. C’est le cas de Noureddine Agoune, ancien responsable des ressources humaines à la direction commerciale de la STAEM et ancien conseiller ministériel à l’époque de l’ex-président Bouteflika. Recruté par Zaher Khalef avec un salaire mensuel de 400 000 dinars, il avait été placé à la tête du principal centre de distribution de la STAEM pour la région Centre, situé à Boufarik. Ce centre gère à lui seul plus du tiers du marché national des cigarettes.
L’enquête journalistique a révélé une collusion d’intérêts majeure : Noureddine Agoune louait sa propre villa personnelle à un important grossiste de cigarettes pour en faire son siège social. Plus grave encore, il est apparu qu’il était actionnaire de la société CPS, l’entreprise même utilisée par ce grossiste pour s’approvisionner auprès du centre de Boufarik qu’il dirigeait. En clair, ce haut fonctionnaire vendait les produits d’une entreprise partiellement publique à une entité privée dont il partageait les bénéfices, une situation de corruption caractérisée qui met en jeu des dizaines de milliards de centimes. Malgré la gravité des faits, cet individu n’a jamais été auditionné ni placé en garde à vue par la police de Saoula, en raison de liens d’affinité personnels suspectés avec les enquêteurs en charge du dossier.
Un autre exemple flagrant concerne Mohammed Lamine Lachehab. Licencié de la STAEM après des rapports accablants pointant des faits de corruption et d’enrichissement illicite, cet ex-cadre a curieusement été récupéré et recruté par le groupe étatique Madar. Là encore, le SCLCO de Saoula est resté totalement inerte, illustrant un climat d’impunité générale au profit des “pachas du tabac”.
Un appel direct aux autorités suprêmes et l’exigence d’une reprise en main par la DGSI
Face à la dérive flagrante de ce service de sécurité, la Direction Générale de la Sûreté Nationale commence à réagir. À la suite de la diffusion d’alertes médiatiques répétées, une inspection interne a été dépêchée à Saoula par le patron de la DGSN, Ali Badaï. Toutefois, les risques de pressions et de menaces indirectes persistent envers les voix qui dénoncent ce système. Le message adressé à Ali Badaï est clair et direct : ces révélations doivent être perçues comme des signaux d’alarme pour assainir l’institution, car sa propre responsabilité est engagée face à l’ampleur du désastre financier et institutionnel.
Devant la perte de crédibilité manifeste des enquêteurs de Saoula, un appel pressant est lancé au général-major Mounir Zaher, chef de la Direction Générale de la Sécurité Intérieure (DGSI). La mafia du tabac en Algérie, par ses ramifications financières mondiales, ses liens avec le marché informel et les réseaux de contrebande, relève désormais de la grande criminalité financière et constitue une menace directe pour la sécurité économique du pays. Les enjeux financiers globaux, qui dépassent les 4 milliards de dollars en cumulant les activités de la STAEM et de l’UTC, nécessitent une prise en main immédiate du dossier par la DGSI.
Le dossier de la mafia des cigarettes ne peut plus rester otage de complicités locales ou de procédures bâclées. Les éléments de preuve accumulés — comprenant des documents, des enregistrements et des photographies — démontrent qu’une refonte des méthodes d’investigation est indispensable pour préserver les intérêts de l’État algérien. L’heure des comptes a sonné pour les cadres corrompus et pour ceux qui étaient censés les traquer mais ont préféré partager leurs privilèges.