“Chikoura” : Les coulisses de l’empire secret et corrompu de Naima Dahmani, la juge la plus puissante d’Algérie

Dans les couloirs feutrés de la cour d’Alger, son nom résonne avec une terreur respectueuse. On l’appelle “Chikoura” — l’intouchable, la puissante patronne, la marraine. Naima Dahmani, vice-présidente de la cour d’Alger et figure indéboulonnable de la 10e chambre pénale, a longtemps opéré dans l’ombre, connue seulement des avocats, des journalistes judiciaires et des rouages du système. Mais depuis l’été 2025, elle est devenue le visage emblématique, et profondément controversé, d’une justice algérienne à deux vitesses. Derrière le masque de la rigueur institutionnelle se cache un empire de corruption d’une ampleur colossale, orchestré d’une main de maître avec la complicité de son époux.
L’ascension de l’intouchable de la cour d’Alger
Âgée d’une fin de cinquantaine d’années, originaire de Batna et supposément d’origine kabyle, Naima Dahmani possède une biographie officielle particulièrement discrète. Son parcours sans faute l’a menée des tribunaux de première instance comme Hussein Dey et Chéraga, aux cours de Tipaza et Boumerdès, avant sa promotion stratégique en 2022 à la cour d’Alger, la juridiction la plus importante du pays.
C’est en juin et juillet 2025 que la juge Dahmani éclate aux yeux de l’opinion publique internationale et nationale. Elle est alors désignée pour présider le procès en appel de l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal. Ce procès, qualifié par les observateurs de parodie de justice théâtrale, a mis en lumière les méthodes expéditives de la magistrate. Face à un dossier vide, elle accuse l’écrivain de haute trahison pour de simples échanges WhatsApp privés avec des diplomates français, des discussions où l’auteur ironisait sur les dirigeants algériens et la situation économique.
Les comptes-rendus de ses interrogatoires ont révélé des échanges lunaires, une “rencontre du troisième type” où la juge s’est muée en censeur littéraire, lançant à l’écrivain : « Vous n’avez pas d’autre chose à écrire que de dire du mal de l’Algérie ? » Ce à quoi Sansal répliquera avec fermeté : « Vous n’avez pas à juger mes livres, vous n’êtes qu’une juge. Je suis libre d’écrire ce que je veux. » Condamné à cinq ans de prison ferme, le sort de l’écrivain a scellé la réputation de Dahmani comme exécutante des basses œuvres du régime.
Quelques semaines plus tard, elle réidive en prenant la tête du procès de Saïda Neghza, candidate malheureuse à l’élection présidentielle de septembre 2024. Malgré un malaise violent de l’accusée en pleine audience et un état de santé alarmant, la juge Dahmani ordonne son incarcération immédiate sous mandat de dépôt, choquant profondément une population attachée à cette figure patriotique et engagée.
La “justice du téléphone” et le cabinet présidentiel
Les investigations menées sur le fonctionnement de la 10e chambre pénale révèlent que Naima Dahmani opère selon une mécanique binaire particulièrement cynique. D’un côté, il y a les affaires dites “télécommandées”. Dans ces dossiers éminemment politiques, comme les affaires Sansal ou Neghza, la juge n’exerce aucun libre arbitre. Le verdict et la peine lui sont directement dictés, faxés depuis le cabinet du président Abdelmadjid Tebboune, sous la supervision de son protecteur de l’époque, le puissant Boualem Boualem, éminence grise du système judiciaire.
Dans ces cas précis, la magistrate applique les consignes de répression de manière impitoyable. Aucune négociation n’est possible, aucune enveloppe n’est acceptée. La raison d’État prime, et l’appareil judiciaire broie les opposants pour le compte du régime en place. Mais lorsque le téléphone du palais présidentiel reste muet, la machine à broyer se transforme en une redoutable machine à sous.
Un réseau familial de rabatteurs et de greffiers

En l’absence d’instructions politiques, Naima Dahmani et son mari, Farid Dahmani — un ancien inspecteur de la police nationale (DGSN) à la retraite — ont mis en place un système de corruption d’une efficacité redoutable pour s’enrichir sur le dos des détenus de droit commun les plus fortunés.
Le fonctionnement de cette mafia judiciaire repose sur un réseau d’intermédiaires bien rodé. À la prison de El Harrach, prison de transit pour la détention provisoire, deux frères opèrent comme rabatteurs principaux : Yazid, un proche de Farid Dahmani, et Jamel Oujani, un ancien détenu qui connaît les moindres rouages de l’établissement. Leur mission ? Identifier les détenus “VIP” : hommes d’affaires corrompus, entrepreneurs véreux ou barons de la délinquance financière et du trafic de stupéfiants.
Une fois la condamnation de première instance prononcée dans les tribunaux de Sidi M’Hamed ou de Bab El Oued, les frères Oujani approchent la famille du prisonnier avec une proposition claire : payer pour que le dossier atterrisse sur le bureau de la juge Dahmani à la 10e chambre pénale de la cour d’Alger en vue du procès en appel.
La première étape de cette fraude nécessite l’intervention d’une greffière de la cour d’Alger, membre clé du réseau. Payée entre 40 et 50 millions de centimes (environ 2 000 à 2 500 euros selon le marché parallèle), cette employée utilise ses accès de sécurité pour manipuler le système informatique interne et planifier l’audience de l’appel dans l’agenda de Naima Dahmani, réduisant les délais habituels à seulement un ou deux mois.
“Un sac de ciment” : Le code secret de la liberté
Une fois le dossier sécurisé entre les mains de la “Chikoura”, les négociations financières sérieuses débutent à l’extérieur. Farid Dahmani mène les discussions sous le pseudonyme de “Rachid”. Le tarif de la “chipa” (le pot-de-vin) oscille généralement entre 1 milliard et 1,5 milliard de centimes de dinars (entre 50 000 et 70 000 euros), ajustable selon la gravité des faits et la fortune de l’accusé.
La transaction financière se déroule selon un protocole strict. Les familles doivent verser un premier acompte en espèces représentant 80 à 90 % de la somme globale. Le mari de la juge refuse de toucher l’intégralité de la somme immédiatement pour une raison bien précise : il doit s’assurer que la présidence ne va pas s’immiscer dans le dossier à la dernière minute.
Les audiences se déroulent le mardi, et les verdicts sont rendus deux semaines plus tard. Le dimanche précédant le verdict, soit 48 heures avant l’échéance, la juge Dahmani attend la fin de la journée pour vérifier qu’aucun appel de Boualem Boualem ou du cabinet présidentiel ne vient contrecarrer ses plans. Si le signal reste vert, elle donne le feu vert à son époux.
Farid Dahmani contacte alors les intermédiaires ou les familles pour prononcer le code secret : « Bon mardi, un sac de ciment ». Ce message signifie que l’accord est validé. Les 10 ou 20 % restants de la somme sont versés en urgence, et le jour de l’audience, le miracle judiciaire s’accomplit.
La ruse de la fausse condamnation
Pour ne pas attirer les soupçons de l’inspection générale de la justice ou de ses collègues magistrats, Naima Dahmani n’accorde jamais de relaxe totale. Elle n’innocente pas les criminels qui la payent ; elle ajuste subtilement leurs peines.
Si un détenu a été condamné en première instance à six ou sept ans de prison ferme et qu’il a déjà purgé deux ans de détention provisoire, la “Chikoura” réduit sa peine en appel à deux ans ferme, convertissant le reste en sursis. Le détenu est ainsi considéré juridiquement comme coupable, mais il ressort libre de la prison de El Harrach ou de Koléa le soir même du verdict, retrouvant ses proches contre une liasse de billets.
Une fortune insolente et un rêve d’exil en France
Ce commerce des verdicts s’avère particulièrement lucratif. En traitant en moyenne 20 à 30 dossiers de ce type par an, le couple Dahmani brasse plus de 30 milliards de centimes, soit l’équivalent de plus d’un million d’euros annuels. Une fortune colossale accumulée depuis le début de la crise politique en Algérie, totalement injustifiable par les seuls salaires d’une magistrate et d’un policier à la retraite. Le couple s’est ainsi constitué un patrimoine de luxe insolent.
Pourtant, l’ambiance a changé depuis le printemps 2026. Avec la mise à l’écart de son protecteur Boualem Boualem fin avril 2026, Naima Dahmani se sait plus vulnérable. Selon des sources proches de son entourage, elle chercherait activement à obtenir une retraite anticipée pour motifs médicaux afin de fuir l’Algérie.
Le comble du cynisme réside dans sa destination privilégiée : la France. Alors qu’elle a condamné Boualem Sansal au nom d’un nationalisme farouche, l’accusant de complicité avec le “lobby français”, des sources concordantes affirment qu’elle possède déjà des biens immobiliers dans l’Hexagone et prévoit de s’y installer auprès de sa demi-sœur aînée.
Malgré des preuves matérielles accablantes détenues par les enquêteurs, l’espoir de voir le ministère de la Justice algérien ouvrir une enquête reste mince. Le régime d’Abdelmadjid Tebboune continue de fermer les yeux sur la corruption de ses magistrats, car ces derniers restent l’arme fatale pour harceler, persécuter et condamner les voix dissidentes, les activistes et tous ceux qui osent espérer un changement démocratique en Algérie.